Candidat à la présidentielle face à Idriss Déby Itno, l’ancien Premier ministre espère être le candidat de l’alternance au Tchad. Opposé au boycott de l’élection, il appelle au rassemblement de l’opposition derrière lui pour mettre un terme à ce qu’il décrit comme un « régime autoritaire ».

Albert Pahimi Padacké, contrairement à d’autres, a choisi de ne pas boycotter l’élection présidentielle du 11 avril prochain. À 54 ans, il fera bien face au maréchal Déby Itno, l’ultra-favori, en espérant déjouer les pronostics. Depuis plusieurs semaines, l’homme du Mayo-Kebbi Ouest sillonne le Tchad par la route, affrontant les kilomètres de pistes impraticables pour aller à la rencontre des électeurs. Candidat (comme en 2006 et 2011) du Rassemblement national pour la démocratie au Tchad, il est convaincu de pouvoir réunir l’opposition et les modérés du régime.

Ex-allié et dernier Premier ministre d’Idriss Déby Itno, aujourd’hui opposant virulent dans ses discours de campagne, il reçoit Jeune Afrique dans sa résidence de Gassi, à N’Djamena, quelques heures avant de reprendre la route des meetings, qui s’achèvera pour lui à Pala le 9 avril, à deux jours d’un premier tour lors duquel il appelle les Tchadiens à se mobiliser. « Craintes de fraude », « armée clanique », « autoritarisme », « erreur de la France » … Il livre ses ambitions et ne mâche pas ses mots.

« Si j’étais élu, l’opposition aurait l’alternance et le président sortant n’aurait pas de soucis à se faire »

Jeune Afrique : Vous êtes le dernier Premier ministre d’Idriss Déby Itno et vous l’affronterez dans les urnes le 11 avril. Est-ce une position inconfortable ?

Albert Pahimi Padacké : J’ai été son Premier ministre, c’est vrai, mais je ne le suis plus aujourd’hui. Je tiens aussi à dire que beaucoup de ceux qui se réclament actuellement de l’opposition ont été, à un moment ou un autre, membres d’un gouvernement d’Idriss Déby Itno. Je ne crois pas cela soit un handicap, cela peut même être un atout. Ayant connu le système de l’intérieur, je sais les maux qui le minent. Ma candidature peut remporter l’adhésion chez les partisans de l’alternance comme au sein du camp au pouvoir, qui sait que je ne me présente pas avec des idées revanchardes. Si j’étais élu, l’opposition aurait l’alternance et le président sortant n’aurait pas de soucis à se faire. C’est une position centrale qui est un avantage.

En tant que dernier Premier ministre, vous sentez-vous obligé d’assumer une partie du bilan du pouvoir en place, que vous critiquez pourtant vertement pendant la campagne ?

Je n’ai pas à assumer le bilan des trente années d’Idriss Déby Itno. Je n’ai pas non plus à assumer les décisions qui ne relevaient pas du chef de gouvernement que j’étais. Dans notre pays, beaucoup de choses se décident à la présidence et non à la primature. En revanche, oui, j’assume ce que j’ai fait pendant vingt-sept mois, c’est-à-dire gérer les conséquences d’une crise financière qui m’a précédé et qui faisait suite à la baisse des prix du pétrole et à la dette de notre pays vis-à-vis de Glencore. Dès 2015, un an avant mon entrée en fonctions, cette entreprise captait la totalité de nos recettes pétrolières et j’ai donc dû gérer les conséquences de cette situation sur le plan social. Il a fallu prendre un certain nombre de décisions de rigueur pour que l’État ne s’effondre pas. Je les revendique pleinement car c’était nécessaire pour garder l’État tchadien en vie.

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Une nouvelle fois, une partie de l’opposition prône le boycott de l’élection du 11 avril, au nom de la contestation d’un sixième mandat d’Idriss Déby Itno. Vous n’avez pas fait ce choix. Pourquoi ?

D’abord, je dois dire clairement que je partage également cette opposition à un sixième mandat. Mes divergences se situent au niveau du mode opératoire. Je suis pour ma part persuadé que le boycott fera l’affaire de Déby Itno et qu’il ne pourra pas aboutir à une alternance. Si tel était le cas, nous l’aurions obtenue en 2006 ou en 2011. Si ceux qui boycottent veulent vraiment cette alternance – et s’ils ne protestent pas simplement pour attirer l’attention du président et aller ensuite lui serrer la main dans un salon –, qu’ils se rassemblent autour de ma candidature. C’est le moyen de faire échec à Idriss Déby Itno, lequel ne se retirera pas de la course face à la protestation de la rue. En restant chez soi, on fait le jeu du maréchal.

Certains opposants estiment que votre candidature est instrumentalisée par le Mouvement patriotique du salut [MPS, au pouvoir]. Que leur répondez-vous ?

Ceux-là ont été candidats en 2016. À l’époque, avais-je dit que leur candidature ne servait qu’à crédibiliser une mascarade du MPS ? C’est vrai, j’ai été allié à Idriss Déby Itno il y a cinq ans, dans le cadre d’un accord qui existait pour un mandat. Mon parti avait estimé qu’il n’avait pas les moyens de conquérir la magistrature suprême et que cette alliance était une bonne chose pour son développement.

Les choses sont différentes aujourd’hui. Le MPS a des alliés, dont nous ne faisons pas partie. Il est temps pour nous de prendre part à la course et de chercher à appliquer notre programme. Chaque année, la jeunesse, dont de plus en plus de membres n’ont connu qu’Idriss Déby Itno, se voit davantage confrontée à un horizon bouché. Notre économie n’a pas bénéficié des ressources pétrolières et ne s’est pas diversifiée pour permettre la création d’emplois. C’est un terreau favorable à une alternance, dont il nous faudra nous assurer qu’elle soit pacifique. Pour cela, mon positionnement sur l’échiquier politique est un atout.

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Diriez-vous que le principal obstacle à une alternance est qu’Idriss Déby Itno craint des représailles en cas de passation de pouvoir ?

En effet, et c’est pour cette raison qu’il ne souhaite pas quitter le pouvoir.

Ce n’est pas le seul dans ce cas. D’autres chefs d’État du continent sont dans la même situation. Pour durer, ils s’isolent au sein d’un entourage partisan et souvent ethnique qui les éloigne de la légalité républicaine. Or ces dirigeants sont comptables des actions de ces cercles rapprochés et finissent par être piégés au sommet du pouvoir, avec la peur de la sortie et l’envie de conserver vaille que vaille une immunité.

Si vous vous présentez avec une approche revancharde, le pouvoir en place cherchera toujours à se protéger

Il faut trouver le moyen d’en finir avec ce système en donnant des garanties aux sortants. C’est la raison pour laquelle, si je suis élu, je donnerai à Idriss Déby Itno des garanties quant à son traitement et à son immunité, à vie, d’ancien chef de l’État.

Certains rétorquent qu’immunité rime avec impunité…

Il faut trouver un juste milieu pour parvenir à la paix. Si vous vous présentez avec une approche revancharde, le pouvoir en place cherchera toujours à se protéger. Il faut savoir tourner la page et regarder vers l’avenir, savoir accorder une forme d’impunité, sans ignorer les faits, pour permettre au pays d’avancer vers la réconciliation. C’est ce que l’Afrique du Sud a réussi à faire. Je prône des changements sans revanche. Cela veut dire regarder en face le passé et mettre en place des réformes pour éviter qu’il se répète. Par exemple, le Tchad devra construire une armée nationale et républicaine, et non plus clanique comme elle l’est à l’heure actuelle. Nous devons également travailler à une justice totalement indépendante, qui ne répondra pas aux ordres du pouvoir exécutif.

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Au nom de la réconciliation, plaideriez-vous pour la libération d’Hissène Habré ?

Hissène Habré a fait l’objet d’un jugement international et a été condamné pour des faits qui sont avérés. Je ne suis donc pas favorable à une libération. La vie humaine doit être au-dessus de tout. Je ne crois pas que sa libération soit une nécessité pour la réconciliation du peuple tchadien.

Vous parlez de dérives claniques. Comment remédieriez-vous à ce problème ?

La seule solution passe par les urnes. Quand le pouvoir est conquis par les armes, c’est toujours le fait d’un groupe ethnique ou familial, qui se retrouve détenteur communautaire du pouvoir. En revanche, aucune communauté ne peut gagner seule le pouvoir par les urne au Tchad. Dans une élection transparente, chacun est donc obligé d’avoir autour de lui un maillage de communautés et de se servir de la diversité. La clé, ce sont donc les élections – si elles sont crédibles et libres. Je propose en outre dans mon programme de faire en sorte que le vice-président, actuellement nommé en accord avec la Constitution, soit désormais élu en même temps que le président, selon un système de ticket. Cela devrait obliger chaque candidat à choisir un colistier d’une autre communauté.

Le président Déby Itno a souvent décrit le pouvoir comme une cage dorée. Comprenez-vous cette analyse ?

Quand un homme reste aussi longtemps en place, il y a forcément des groupes qui se constituent autour de lui et qui essaient de l’influencer dans leur intérêt et non dans celui du peuple. Ce sont ces clans qui gagnent en puissance, tandis que le pouvoir de l’État s’affaiblit. Aujourd’hui, Idriss Déby Itno est piégé dans cette situation. Les groupes d’intérêt, en l’occurrence la famille, l’armée et le parti au pouvoir, ont de plus en plus d’influence. Lui est en réalité de plus en plus faible.

Je demande au peuple d’être présent dans les bureaux de vote, de surveiller les opérations.

La solution passe, avez-vous dit, par un scrutin transparent, libre et crédible. L’élection présidentielle du 11 avril le sera-t-elle ?

Je le dis clairement : je partage les craintes de fraude de l’opposition. Je fais également miennes les inquiétudes au sujet de la qualité de l’organisation de ce scrutin. La CENI [Commission électorale nationale indépendante] ne me paraît pas suffisamment indépendante. Le fichier électoral a quant à lui été réalisé dans de mauvaises conditions, que seul le parti au pouvoir maîtrise. Enfin, la Cour suprême ne montre pas non plus de signes d’impartialité, comme on a pu le constater lors de l’imbroglio autour de la publication de la liste des candidats à la présidentielle.

Je suis inquiet, sans compter que mon parti n’a pas les moyens de déployer 40 000 observateurs à travers le pays. Mais, au-delà de ces craintes, le peuple a un rôle à jouer. Je lui demande d’être présent dans les bureaux de vote, de surveiller les opérations, de veiller à l’application de la loi. C’est en conscientisant les Tchadiens que nous obtiendrons l’alternance.

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Vous êtes à ce jour le dernier Premier ministre d’Idriss Déby Itno. A-t-il eu raison de supprimer la primature ?

Non, je crois que c’était une faute politique, en tout cas dans un système républicain et démocratique. Dans un régime autoritaire, en revanche, c’est autre chose… D’abord, un président a besoin d’un Premier ministre ou d’un vice-président qui incarne un autre pan de la société que la sien. Ensuite, un leader ne peut pas, humainement, assumer sa fonction ainsi que celle de chef de gouvernement.

Cette « présidence intégrale » peut-elle être autre chose que de l’autoritarisme ?

Est-ce que je rétablirai la primature ? Je considère qu’il ne faut pas changer de Constitution encore une fois, donc j’accepterai le dispositif actuel. Mais je donnerai de réels pouvoirs au vice-président. Il ne doit pas être un suppléant, mais quelqu’un qui offre des garanties d’efficacité et de diversité et qui peut mener de véritables actions. Un homme seul ne peut pas gouverner le Tchad. Les caciques du pouvoir nous présentent notre système actuel comme une « présidence intégrale ». Mais est-ce que cela peut être autre chose que de l’autoritarisme ou de la dictature ?

Certains, dans l’opposition et la société civile, réclament un retour à la Constitution de 1996, adoptée après la conférence nationale de 1993. Y seriez-vous favorable ?

Je l’ai dit, je ne suis pas favorable que ce qu’on l’on change en permanence de Constitution. Mais il est vrai que le texte de 1996 avait donné lieu à des débats très profonds, auxquels j’ai d’ailleurs participé. Ce n’est pas le cas de la Constitution actuelle, modifiée après un forum peu inclusif et sans légitimité qui s’est transformé d’un coup en constituante. Celle de 1996 cadrait avec les attentes des Tchadiens, or celles-ci sont toujours d’actualité. À titre personnel, je serais donc tout à fait favorable à ce que l’on revienne à cette version en temps voulu, après un référendum. Cela dit, il faudrait y intégrer une colonne vertébrale qui ne serait pas modifiable par la suite. Il devrait par exemple être impossible de supprimer la limitation du nombre de mandats. Deux mandats de cinq ans me semblent suffisants.

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Un des arguments d’Idriss Déby Itno est qu’il constitue un rempart sécuritaire dans le contexte sahélien actuel. Comment offririez-vous de telles garanties, notamment aux partenaires internationaux ?

Le Tchad fait face aux terroristes djihadistes aujourd’hui et il continuera à le faire demain. Avec ou sans Idriss Déby Itno, notre politique en la matière ne changera pas. Elle n’est absolument pas révisable. Nous nous battons pour la communauté internationale, mais aussi pour nous-mêmes. Si le Tchad n’avait pas tenu cette position, les djihadistes seraient peut-être aujourd’hui dans la zone de l’équateur. L’exploitation de cette situation par Idriss Déby Itno est de bonne guerre, dans sa volonté de conserver le pouvoir. En revanche, l’attitude de la communauté internationale, et surtout de la France, pose question.

Pour une puissance comme la France, miser sur un individu seul et en faire le pilier de sa stratégie est une erreur majeure.

C’est-à-dire ?

Croire que, sans Idriss Déby Itno, la lutte des Tchadiens contre le terrorisme s’arrêterait est aberrant. De plus, c’est une vision à court terme. Comme nous tous, le maréchal Déby Itno est mortel. Il finira par disparaître. Pour une puissance comme la France, miser sur un individu seul et en faire le pilier de sa stratégie contre le terrorisme me semble une erreur majeure. La France doit comprendre que le Tchad poursuivra la lutte et que notre pays n’est pas une garnison militaire. Il y a aussi ici des gens qui vivent et qui aspirent à la justice et au développement. Ignorer les populations au profit d’un seul homme n’est jamais bon.

Quand vous entendez l’expression « après Idriss Déby Itno, le chaos », que beaucoup de soutiens du président utilisent, comment réagissez-vous ?

Cela m’agace profondément. Aujourd’hui, le président a environ 70 ans. L’après-Déby Itno, c’est demain et c’est inéluctable. Considérer que, sans lui, c’est le chaos, revient à dire que le Tchad ne lui survivra pas. Je ne peux pas croire cela.

Jeune Afrique.com

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