LE RENDEZ-VOUS DES IDÉES.

Le politologue Mathias Hounkpe revient sur la crise malienne et la régression démocratique en cours dans plusieurs pays africains.

Au Mali, la junte a repris les rênes du pouvoir. Quelques jours après avoir renversé le président Bah N’Daw et le premier ministre Moctar Ouane, le colonel et vice-président Assimi Goïta a été installé, vendredi 28 mai, comme chef de l’État. Ce nouveau coup de force fragilise la transition en cours depuis la démission d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en août 2020 sous la pression militaire.

Mathias Hounkpe, politologue et administrateur du programme de gouvernance politique de l’ONG Open Society Initiative for West Africa (Osiwa), analyse ce nouvel épisode de la crise politico-militaire que traverse le Mali depuis 2012.

Quel signal envoient les militaires maliens qui viennent de perpétrer un nouveau coup de force ?

Ils démontrent que quels que soient les accords signés, ils cherchent à imposer leurs volontés. Au motif que des nominations ne leur conviennent pas et qu’il y aurait des cas de violation de la Charte de la transition – ce qui à mon humble avis n’est pas prouvé jusque-là –, ils suspendent tout. Quand bien même ce serait le cas, il n’appartient pas aux militaires de se substituer à la justice. Leur geste est inadmissible. Il est temps de comprendre que les militaires ne peuvent être une alternative crédible aux problèmes politiques de nos pays.

Comment analysez-vous leur requête de garder la main sur les ministères de la défense et de la sécurité, postes dont ils ont été exclus lors du dernier remaniement ?

Il est évident qu’au-delà de l’importance de ces positions pour la lutte contre l’insécurité et l’extrémisme violent dans le pays, ces ministères joueront un rôle central dans l’organisation des prochaines élections, à l’issue des dix-huit mois de transition. D’ailleurs, il est important de noter que malgré les demandes de la société civile et de l’essentiel de l’opposition, la transition a toujours insisté pour que ce soit le ministère de l’administration territoriale, tenu par un militaire, qui supervise les scrutins à venir. L’un des enjeux de ce coup pourrait bien être le contrôle des élections et du futur président.

Ce coup n’était-il pas prévisible ? Une alliance au sommet du pouvoir entre des putschistes et des civils n’est-elle pas vouée à l’échec ?

Cet alliage a pourtant fonctionné au Burkina Faso. En 2014, après le soulèvement populaire contre le président burkinabé Blaise Compaoré, ce sont les militaires qui ont d’abord pris le pouvoir. En revanche, ils se sont facilement effacés pour laisser la transition se poursuivre.

Mais au Mali, dès le départ, les putschistes n’avaient pas la ferme volonté de rendre le pouvoir ni de le partager. Pas même avec le M5-RFP [Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques, un conglomérat d’organisations politiques et de la société civile qui ont fait descendre les Maliens dans la rue pour réclamer le départ d’IBK en 2020] qui avait pourtant payé le prix fort pour cela.

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Ils ont traîné des pieds pour associer les civils à la gestion de la transition. D’ailleurs, dans la première version de la charte, les putschistes ont suggéré que la transition soit dirigée par l’un des leurs. Il a fallu leur tordre le bras pour imposer un civil. La dissolution du CNSP [Comité national pour le salut du peuple, l’institution politico-militaire mise en place par la junte en août 2020] aurait dû intervenir dès l’installation des institutions de la transition.

Mais, là encore, il a fallu attendre janvier 2021, suite à une mission de la CEDEAO [Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest] pour qu’ils l’acceptent. Dès le départ, c’était donc clair que les militaires ne voulaient pas partager le pouvoir.

La société civile malienne et certains leaders religieux ont été à la pointe de la contestation populaire qui a mené à la démission en août 2020 l’ancien président Ibrahim Boubacar Keïta. Quelle est désormais leur marge de manœuvre face aux putschistes ?

L’un des problèmes au Mali, c’est la division de la société civile. Les putschistes jouent les uns contre les autres d’autant plus facilement qu’une partie de cette société civile était déçue par la transition. D’ailleurs, le président et le premier ministre démis n’ont reçu que très peu de soutien. Ceux qui contestent le coup d’État le font par principe. Ces dernières semaines, un vent de mécontentement populaire soufflait et les manifestations s’apprêtaient à reprendre. Une grève de fonctionnaires menée par les centrales syndicales était en cours.

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Même les leaders religieux, très influents au Mali, expriment des appréhensions vis-à-vis de la transition. Naturellement, les putschistes instrumentalisent ce climat de défiance et font maintenant des appels du pied au M5-RFP qu’ils avaient pourtant soigneusement ignoré après le départ d’Ibrahim Boubacar Keïta.

Jeudi à Bamako, des manifestants ont réclamé le départ de la France du Mali et l’intervention de la Russie. Et une ligne de fracture semble se dessiner chez les militaires entre les francophiles et les pro-russes. La Russie joue-t-elle un rôle dans la crise malienne ?

Au Mali, l’ombre de la Russie plane depuis bien longtemps et les manifestations anti-françaises et pro-russes ne sont pas nouvelles. Quand les militaires ont renversé le président Keïta, il y a eu le sentiment que la France ne les avait visiblement pas soutenus, et le bruit courait déjà à ce moment qu’ils avaient un autre parrain puissant. D’autant que plusieurs des putschistes ont été formés en Russie. Reste qu’il est difficile de démêler le vrai du faux de l’implication ou non des Russes dans la crise politique au Mali.

La France a fermement condamné le coup en menaçant les putschistes de sanctions. Pourtant, elle a récemment adoubé, au Tchad, la prise de pouvoir de Mahamat Idriss Deby, le fils d’Idriss Deby mort en avril. N’est-ce pas contradictoire ?

Si. Par ailleurs, la contradiction de la France amoindrit la portée de ses menaces à l’égard des putschistes maliens. Même si je ne vois pas une relation de cause à effet entre ces deux évènements, les militaires maliens et leurs soutiens peuvent s’en servir comme prétexte pour décrédibiliser la position française, en instillant l’idée que Paris joue double jeu et réagit en fonction de ses intérêts.

Les militaires font un retour en force dans les affaires politiques de plusieurs pays, au Mali, au Tchad et au Niger où, en mars, le président Mohamed Bazoum fraîchement élu a échappé un putsch militaire. Comment ces coups de force s’inscrivent-ils dans l’histoire des démocraties au Sahel ?

Ils sont révélateurs d’une profonde crise démocratique. En Afrique, après les alternances des années 1990, l’expérience démocratique arrive à essoufflement. A cet égard, les élections présidentielles de 2020 en Afrique de l’Ouest furent pénibles. On a vu des présidents faire plus de deux mandats, exclure des rivaux…

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Ces moments chaotiques sont propices aux interventions des militaires. Les récentes révoltes populaires au Sénégal, si elles n’avaient été très vite maîtrisées, auraient pu déboucher sur un coup d’État, tout comme au Bénin lors de la présidentielle, et au Niger. Il y a là un sérieux avertissement pour la CEDEAO qui semble impuissante face au coup d’État au Mali. Elle doit être plus ferme car on a le sentiment que, désormais, il y a un pays où ce sont les militaires qui décident. Vu l’état de la démocratie dans la région, c’est un exemple dangereux.

Pourtant, les rendez-vous électoraux s’enchaînent désormais dans la plupart des pays ouest-africains.

C’est la différence entre les années 1960 et aujourd’hui. A l’époque, à la moindre crise, même une grève un peu trop longue, les militaires s’emparaient du pouvoir. Désormais, des élections se tiennent mais les acteurs civils savent utiliser la démocratie pour faire des coups d’État. En Afrique de l’Ouest, on assiste à une confiscation du pouvoir par des civils, qui, élus, instrumentalisent les institutions pour rester en place aussi longtemps qu’ils le souhaitent.

Le cas le plus patent est la Côte d’Ivoire. En 2020, le président sortant Alassane Ouattara s’est empressé de se porter candidat à un troisième mandat à la suite à la mort de son dauphin, Amadou Gon Coulibaly. Il redoutait que son parti perde les rênes du pouvoir sans cela. C’est difficile à imaginer dans une démocratie occidentale.

Comme Alassane Ouattara, d’anciens opposants à l’image du président guinéen Alpha Condé peinent à quitter le pouvoir alors qu’ils avaient farouchement combattu pour l’alternance. Pourquoi dans ces pays, les institutions ne parviennent-elles pas à être plus fortes que les ambitions personnelles ?

En Afrique, les systèmes démocratiques sont jeunes, or, pour jouer leur rôle de contre-pouvoir, les institutions ont besoin de temps. Aux États-Unis, sans des institutions solides, Donald Trump serait encore au pouvoir. N’oublions pas que dans les vieilles démocraties occidentales, les cinquante premières années étaient également chaotiques, beaucoup plus que ce n’est le cas en Afrique aujourd’hui.

Le continent a besoin de temps, d’institutions fortes et non d’hommes forts comme l’a dit Barack Obama lors de sa tournée africaine en 2014. Il est par ailleurs faux de penser que la démocratie n’est pas adaptée aux Africains comme le disent certains. C’est un régime qui exige qu’on se batte pour qu’il fonctionne.

Tchadanthropus-tribune avec le Monde

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