Un halo de mystère entoure la figure de Mahamat Idriss Déby, alias “Kaka”, fils d’Idriss Déby et nouvel homme fort du Tchad depuis le décès de son père le 20 avril. Largement diffusée dès son arrivée au pouvoir, sa biographie officielle est sujette à caution, qu’il s’agisse de son âge, de sa formation ou de ses principaux faits d’armes. Africa Intelligence est parvenu à reconstituer l’essentiel de la trajectoire du très secret président du Conseil militaire de transition et nouveau chef de l’État.

Le 27 avril, lors de sa première adresse à la nation, la voix était fluette, le phrasé hésitant et le regard fuyant. Debout sur le seuil du Palais rose – siège de la présidence -, sans prompteur, les yeux rivés sur un texte posé sur un pupitre en bois, Mahamat Idriss Déby dit “Kaka” s’est laborieusement acquitté d’un exercice inédit pour lui. Diffusé à la télévision nationale, le discours du jeune général, vêtu d’un treillis aux plis impeccables et coiffé d’un béret rouge serti de quatre étoiles, apparaissait néanmoins en cruel décalage : l’écho de sa voix peinant à couvrir le tumulte des manifestations meurtrières qui agitaient au même moment la capitale, N’Djamena.

Guère rompu à l’art oratoire et moins encore à celui du discours solennel, “Kaka” s’exprimait en réalité en différé. Son speech, méticuleusement préparé afin d’éviter tout faux pas, avait en effet été enregistré la veille, dans la soirée. Le néophyte et son entourage savaient que la séquence allait faire le tour du monde, tout comme l’image de son visage juvénile, à peine vieilli par un bouc et une petite moustache soigneusement taillée.

L’âge du “capitaine”

La biographie officielle de Mahamat Idriss Déby, ou “MID”, telle que relayée par les porte-parole du Conseil militaire de transition (CMT), est celle d’un officier brillant à l’ascension rapide et aux nombreux faits d’armes. Un examen attentif révèle cependant de nombreuses économies avec la vérité, notamment sur l’âge du chef de la transition tchadienne.

Tout indique en effet que le curriculum vitae de Mahamat a été retouché afin d’asseoir sa légitimité et de lui conférer la maturité que requéraient les fonctions militaires qui lui furent confiées au fil des ans. A en croire cette bio certifiée conforme, l’intéressé serait venu au monde le 1er janvier 1984. Divers témoignages concordants recueillis par Africa Intelligence contredisent néanmoins cette hypothèse. Ainsi, lorsqu’il est en classe de CM1 à l’école française Montaigne de N’Djamena, l’année scolaire 1997-1998, le fils d’Idriss Déby est alors âgé selon nos sources de 9 ou 10 ans. Version confirmée par plusieurs de ses condisciples. En clair, le futur chef d’État de facto a été depuis lors “vieilli” de trois ou quatre ans. Scénario corroboré par un initié familier du clan Déby. Selon toute vraisemblance, MID a vu le jour en 1987 ou en 1988 et aurait donc tout au plus 33, voire 34 ans aujourd’hui, et non 37.

Procédé classique au sein de la hiérarchie militaire locale, ce bricolage chronologique avait pour vocation de justifier une ascension pour le moins météorique dans les rangs des Forces armées tchadiennes (FAT). Ainsi, quand il accède en 2009 au grade de général de brigade, “Kaka” n’a que 21 ou 22 ans, et pas 25. La suite de sa montée vers les sommets de l’état-major est à l’avenant : il obtient le poste hypersensible de directeur général de la Direction générale de service de sécurité des institutions de l’État (DGSSIE) – la garde présidentielle – dès 2014, puis devient général de corps d’armée en 2018, soit à moins de 30 ans en âge réel. Un cursus soigneusement parrainé par Idriss Déby, mais qui n’en suscite pas moins d’amers et sourds griefs chez les gradés de la “grande muette” tchadienne, y compris dans l’élite galonnée Zaghawa.

Une filiation controversée

S’il est à peu près acquis que “Kaka” est né à Salal, dans un fief Gorane de la région de Bahr El Ghazel (sud de l’ancienne entité administrative du Borkou-Ennedi-Tibesti), les informations sur sa mère manquent. Une certitude : d’ethnie Gorane, tout comme la première épouse de Mahamat Idriss Déby, celle-ci n’a jamais été la compagne officielle du défunt maréchal-président. “MID” a en effet été éduqué par sa grand-mère – ” Kaka “, en arabe tchadien – paternelle. Reste que cette filiation mixte Zaghawa/Gorane est un facteur récurrent de tensions entre la figure de proue du CMT et ses demi-frères.

Elle explique également la rumeur, aussi ancienne que tenace, colportée jusque dans le clan Bideyat, qui suggère que “MID” serait le fils biologique, non d’Idriss Déby, mais de l’un de ses anciens compagnons d’arme, tombé au combat à l’automne 1990, le colonel Abdramane Hemchi Bourdami. Les deux hommes ont un temps combattu ensemble auprès du chef rebelle et futur président Hissène Habré, avant que leurs chemins ne divergent. L’un fait alors défection ; l’autre, Hemchi, reste loyal à Habré.

Absolument invérifiable, et vraisemblablement malveillante, cette vieille rumeur connaît une nouvelle vie depuis l’accession à la présidence de Mahamat Idriss Déby, largement propagée par les cénacles hostiles au jeune général. Le procédé est assez classique : d’autres fils de présidents africains arrivés à la magistrature suprême ont été, eux aussi, la cible d’histoires similaires jetant le discrédit sur la réalité de leur filiation paternelle.

Un “lycéen” météorique

Moins turbulent que certains de ses aînés, enclins à jouer “les caïds” dans la cour de récré de l’école française de N’Djamena, voire à débouler dans l’enceinte de l’établissement pistolet à la ceinture, Mahamat Idriss Déby n’a guère défrayé la chronique de Montaigne, où il a accompli la totalité de son cursus, du primaire au lycée.

Son parcours dans l’enseignement supérieur apparaît néanmoins plus expéditif. Selon son CV “autorisé”, Mahamat n’aurait passé qu’un trimestre, en classe préparatoire littéraire, au Lycée militaire d’Aix-en-Provence en 2005-2006. Information confirmée à demi-mot à Africa Intelligence par le bureau des élèves de cette institution. Reste à expliquer la brièveté de cette expatriation. Niveau scolaire nettement insuffisant, avancent les uns. Rappel à N’Djamena par un père soucieux de former son fils à l’art militaire sur fond de poussées rebelles, nuancent les autres.

Détail instructif : Déby avait à cette époque directement sollicité l’admission de “Kaka” auprès du conseiller Afrique de Jacques Chirac, Michel de Bonnecorse, et du chef d’état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin Quant à l’ancien chancelier de la Légion d’honneur, le général Jean-Pierre Kelch – qui avait autorité sur les lycées militaires -, il fut prié de faciliter l’admission administrative de MID. A l’ambassade du Tchad à Paris, deux piliers du système Déby veillent alors de près sur l’élève “Kaka” : l’ambassadeur Mokhtar Wawa Dahab – aujourd’hui en poste à Alger après être passé par le Vatican – et l’attaché militaire Ahmed Kogri, devenu depuis directeur général de l’Agence nationale de sécurité (ANS).

Aussi bref qu’il soit, le séjour aixois de Kaka invalide un épisode crucial de son geste officiel : son baptême du feu au côté de son père, censé être survenu lors de l’assaut sur la capitale du Front uni pour le changement (FUC) de Mahamat Nour Abdelkerim. Attaque menée du 12 au 14 avril 2006 alors que Kaka fréquentait le Lycée militaire, à en croire un courriel adressé par cette institution à Africa Intelligence. “En 2006, il n’a pas combattu”, tranche laconiquement une source tchadienne haut-placée. Aucun “terrien” tchadien ne s’illustra vraiment lors de cette brève séquence guerrière. Et pour cause : c’est grâce à un pilonnage intensif et nocturne des hélicoptères fournis et armés par la société Griffon Aerospace Middle East, de l’ex-pilote français Habib Boukharouba, que l’armée régulière avait repris le dessus.

Des faits d’armes aléatoires

Il est communément admis que Mahamat Idriss Déby s’est distingué par sa “bravoure” à la bataille d’Am-Dam, théâtre en 2009 d’une victoire éclatante sur l’alliance rebelle conduite par ses cousins Zaghawa Tom Erdimi et Timan Erdimi. Ce qui lui aurait valu l’estime de son père et sa promotion au grade de général de brigade. Un épisode confirmé à Africa Intelligence par plusieurs sources.

En revanche, son engagement au Mali, en 2013, suscite des récits contrastés. Officiellement commandant en second des Forces armées tchadiennes d’intervention au Mali (Fatim), auprès du général Oumar Bikimo, il en fut le véritable chef d’après les uns, tout juste le porte-parole, loin du feu, selon d’autres. Les plus zélés thuriféraires vont jusqu’à affirmer que le précoce général aurait été blessé au combat, puis exfiltré en Allemagne pour y être soigné. Une version contestée par des sources diplomatiques et militaires françaises sur place au moment des faits.

L’épisode résulterait en réalité d’une confusion entre “Kaka” et un officier issu de la branche Acyl, celle de la troisième et très influente épouse d’Idriss Déby, Hinda Déby Itno, ex-première dame du Tchad. Idriss Déby avait dépêché “Kaka” au Mali afin que celui-ci côtoie les officiers du dispositif Serval. Arrivé sur zone en février 2013, quelques semaines après les premiers éléments tricolores, le futur successeur fut de fait en contact étroit avec l’officier de liaison français présent aux côtés du contingent tchadien. Il aurait notamment pris part à la reconquête de la ville d’Aguelhok, dans le cercle de Tessalit (extrême-nord). Une opération durant laquelle il fréquenta le général Bernard Barrera, commandant des forces terrestres de Serval de janvier à mai 2013. L’épilogue de son séjour malien sera cependant moins reluisant : dès l’automne 2013, “MID” est discrètement rappelé au pays sur fond de “mouvements d’humeurs” des membres du contingent tchadien au Mali, qui contestent vigoureusement, y compris en déchargeant leurs armes en l’air, le montant des soldes qui leur sont attribuées.

Il n’empêche que l’épisode malien constituera un accélérateur de carrière décisif : quelques mois après son retour à N’Djamena, “Kaka” se voit propulsé à la tête de la très stratégique DGSSIE, garde prétorienne omnipotente et organe central de l’appareil sécuritaire maison.

Une fratrie fracturée

De son vivant, Idriss Déby n’a jamais explicitement intronisé de dauphin. Ou, plus exactement, plusieurs ont été successivement pressentis, histoire de tester la loyauté des siens et les réactions de Paris. Cette longue parade d’héritiers putatifs a vu défiler, dans l’ordre, Brahim Idriss Déby, Zakaria Idriss Déby, Mahamat Idriss Déby, puis Abdelkrim Idriss Déby, dit “Kerimo”. Initialement, c’est donc l’aîné Brahim qui avait ses faveurs. Mais ce fêtard aux frasques à répétition n’a pas tardé à le décevoir, ce que Déby admettait volontiers devant ses confidents tchadiens comme français. Connu pour avoir arrosé à la kalach’ la façade d’une boîte de nuit, Brahim, dont les excès divers étaient notoires à Paris comme à N’Djamena, a fini sa course dans le parking souterrain de sa résidence de Courbevoie (Hauts-de-Seine), une nuit de juillet 2007, asphyxié à la neige carbonique d’extincteur. Un crime crapuleux et nullement politique.

Si un très relatif consensus a propulsé Mahamat Idriss Déby sur l’avant-scène au lendemain du décès du pater familias, le spectre d’une sourde lutte d’influence continue de planer au-dessus du Palais rose. Certes, le pacte de non-agression scellé sous le regard de leurs parrains respectifs par Mahamat, Zakaria et Abdelkrim semble tenir à ce stade. Reste que ce modus vivendi pourrait voler en éclats à mesure que les desseins présidentiels affleurent au grand jour.

Tchadanthropus-tribune avec  Africa Intelligence.

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